
Dans la majorité des pays du monde, la torture demeure une pratique courante. Comment est-ce possible ? Qui sont les victimes ? Quels sont les ressorts politiques, économiques, mais aussi tout simplement humains, qui expliquent la persistance de l’emploi de ces méthodes barbares ? Les démocraties sont-elles épargnées ? Jean-Étienne de Linares revient sur les principales raisons qui expliquent pourquoi il est si difficile d’en finir avec la torture, cet implacable engrenage.
Il n’est pas facile de torturer un homme tant que vous le considérez comme votre semblable. Torturer quelqu’un, nous l’avons vu, revient à le priver de son humanité. Mais ce n’est là que l’aboutissement d’une déshumanisation préalable et nécessaire à l’accomplissement de ces actes monstrueux. S’il est bien un phénomène constitutif de la torture, c’est que les bourreaux considèrent leurs victimes comme moins humains qu’eux. Et nombreuses sont les raisons qui valent d’être classés dans la catégorie des sous hommes à l’encontre desquels tout est permis, sans plus avoir à respecter un quelconque interdit moral. Il suffit de ne pas avoir la bonne couleur de peau, de ne pas prier le même Dieu, de ne pas penser correctement, de ne pas appartenir à la bonne ethnie, d’être homosexuel…
« Tous les jours, parfois toutes les nuits, j’ai entendu des gens torturés, j’ai entendu leurs cris crescendo, crescendo, crescendo, jusqu’à ce que des hommes d’âge mûr soient transformés en petites filles. »
Extrait du témoignage du journaliste Khaled Sid Mohand, emprisonné en Syrie du 9 avril au 3 mai 2011.
Impossible d’ouvrir ce rapport sans évoquer la Syrie, où la torture est plus que jamais érigée en stratégie de gouvernement, où les hurlements des milliers de victimes rouées de coups signifient : « Voilà ce qu’il en coûte de vous révolter. » Hélas, la Syrie ne fait pas exception dans un monde où un pays sur deux recourt à la torture. Pourtant, cette actualité, l’ampleur et la réalité des pratiques tortionnaires restent très mal connues. Comme si, après la chute du mur de Berlin ou des dictatures d’Amérique latine, ces méthodes demeuraient seulement l’apanage de quelques régimes particulièrement répressifs. Comme si, dans ces États, n’étaient concernés qu’un petit nombre d’opposants proches de la lutte armée.
Ce rapport fait suite à celui publié par l’ACAT il y a un an et a les mêmes objectifs : décrire et comprendre. Il complète d’abord le tableau de ce monde tortionnaire en rendant compte des pratiques et des législations de 23 autres pays, répartis sur les cinq continents. Le lecteur découvrira dans ces fiches à quel point les spécificités de chaque régime tortionnaire sont bien peu de choses au regard des constantes qui s’en dégagent. Il poursuit ensuite la réflexion engagée en 2010, grâce à des contributions de chercheurs et d’acteurs de la lutte contre la torture qui analysent ses multiples dimensions et les facteurs qui encouragent ce fléau.
La torture, un instrument de pouvoir
La persistance du phénomène tortionnaire repose en premier lieu sur son efficacité pour conserver le pouvoir.
Ainsi, tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, peuvent apparaître comme une menace contre l’État et contre ceux qui le dirigent courent le risque d’être livrés aux mains des bourreaux. Eux, leurs proches et les membres des divers groupes ou communautés auxquels ils appartiennent.
Dans l’ensemble des pays que nous traitons, la liste est longue des opposants, journalistes, blogueurs, avocats, syndicalistes, défenseurs des droits de l’homme, bref, de tous ceux qui représentent une forme de contre-pouvoir, quotidiennement harcelés ou empêchés de travailler. Ils sont condamnés à vivre avec la menace permanente d’être arrêtés ou enlevés, torturés, emprisonnés après des parodies de procès et parfois abattus d’une balle dans la tête.
Les personnes issues de minorités ethniques ou religieuses sont également particulièrement visées, dès lors que leurs revendications d’indépendance ou d’égalité sont considérées comme déstabilisantes pour le pouvoir. Même s’ils font valoir leurs droits de façon pacifique, ces opposants (ou supposés tels dans bien des cas) se verront trop souvent qualifiés de terroristes, justifiant ainsi interpellations, incarcérations et tortures. Soi-disant pour obtenir des renseignements sur les groupes susceptibles de recourir à la violence, en réalité pour faire taire toute opposition.
Cependant, cette stratégie de la terreur n’a pas pour seul but le maintien à la tête de l’État d’une poignée de dirigeants et de leurs affidés. En établissant la corrélation qui existe dans de nombreux pays entre violation des droits économiques et sociaux et pratique de la torture, Éric Sottas, ancien secrétaire général de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), montre qu’il est réducteur de n’imputer les atteintes aux droits de l’homme qu’à des conflits politiques, ethniques ou religieux, sans tenir compte des enjeux d’appropriation des terres, de l’eau ou de toute autre richesse économique. Il en veut pour preuve le fait que, notamment en Amérique latine, la chute des régimes dictatoriaux ne s’est pas accompagnée de la disparition de la torture. Et il pointe du doigt une criminalisation de la protestation sociale qui se traduit tant par des déplacements forcés ou des massacres de populations rurales que par des condamnations iniques de ceux qui osent résister (et dont les aveux ont pu être obtenus sous la torture), alliés à une impunité totale pour leurs bourreaux.
Ce sont pourtant les délinquants ordinaires qui constituent la majorité des victimes de torture, une pratique bien trop souvent routinière à leur égard. Surtout s’ils font partie des couches les plus marginales ou défavorisées de la population. « Tous les citoyens arrêtés par la police, même pour un délit mineur comme une infraction au code de la route ou un cambriolage, peuvent être maltraités et torturés », écrivons-nous à propos du Vietnam. Si de tels constats se retrouvent dans la plupart des fiches, c’est parce que, comme l’écrit le Rapporteur spécial* des Nations unies sur la torture Juan E. Méndez, « la torture est encore utilisée comme une méthode d’enquête dans de nombreux pays ».
Les enquêteurs sont les auteurs et les premiers coupables de ces exactions tellement banales, commises dans tellement de locaux de garde à vue. Les policiers agissent par habitude, parce qu’ils ont toujours fait ainsi et parce que le manque de moyens tout comme le manque de formation ne les incitent pas à se tourner vers d’autres modes d’investigation comme la recherche de témoignages ou l’emploi de techniques scientifiques. La responsabilité des juges apparaît tout aussi écrasante, eux qui acceptent de retenir comme éléments à charge des aveux manifestement obtenus sous la contrainte, eux qui ne s’intéressent guère au respect des procédures en matière d’arrestation ou de délais de garde à vue, eux qui n’enquêtent pas sur les plaintes des victimes et ne poursuivent qu’exceptionnellement les policiers tortionnaires. Enfin, les opinions publiques trop tolérantes vis-à-vis de ces méthodes policières ne sauraient être exonérées de tout reproche (voir ci-dessous le paragraphe intitulé « La torture en chacun de nous »).
Les tourments endurés par une catégorie particulière de prisonniers, les condamnés à mort, sont aussi abordés dans cet ouvrage. La directrice des programmes de l’ACAT-France, Cécile Marcel, constate que l’évolution récente de la jurisprudence va dans la direction qui tend à considérer la peine capitale comme de la torture, mais que cette tendance reste à confirmer dans le droit international. Il n’existe en effet aucune manière humaine de tuer, aucun mode de mise à mort qui ne provoque, par sa nature même ou par accident, d’intenses souffrances susceptibles de se prolonger de bien trop longues minutes. Et, avant d’en arriver là, les condamnés subissent des conditions de détention souvent beaucoup plus rudes que celles des autres prisonniers. Des années d’isolement, des années à vivre dans l’angoisse d’une exécution qui, comme au Japon, peut survenir à tout moment ou, comme aux États-Unis, être suspendue quelques minutes avant l’injection. « Comme s’il était nécessaire de réserver un traitement aux condamnés à mort qui transforme l’hypothétique sanction à venir en une punition quotidienne », écrit Cécile Marcel. Ajoutons enfin que, dans les 92 pays qui ne l’ont pas encore abolie, la peine de mort reste, quelles que soient ses diverses justifications, la marque ultime du pouvoir. Symboliquement, l’autorité appartient à celui qui détient le droit de donner la mort. En ce sens, la parenté est grande entre la peine de mort et la torture : deux méthodes destinées à manifester et à conserver le pouvoir.
L’impunité des bourreaux
« Tous les membres du personnel pénitentiaire et des forces de sécurité et de renseignement représentent des tortionnaires potentiels. » « En pratique, les quelques enquêtes ou poursuites judiciaires engagées ne donnent guère de résultat. […] De fait, l’impunité règne pour les auteurs de mauvais traitements, de tortures et d’autres exactions. » Extraites des fiches sur la Gambie et la Thaïlande, ces deux phrases s’appliquent à presque tous les pays étudiés dans ce rapport. Elles illustrent deux des principales caractéristiques des « États tortionnaires » : d’une part, l’implication d’une grande partie de leurs services de sécurité, qu’ils soient officiels (police, armée, services secrets, gardiens de prison…) ou clandestins (paramilitaires, milices…), d’autre part, l’impunité quasi absolue avec laquelle tous ces agents et ceux qui les dirigent commettent leurs crimes.
Partout dans le monde, les bourreaux savent que les risques d’avoir à affronter un tribunal et, a fortiori, d’être condamnés sont infimes. Cela reste l’une des principales causes du maintien et de l’étendue de l’usage de la torture. Pourtant, même si de nombreux progrès doivent encore être réalisés, la plupart de ces États disposent peu ou prou d’un arsenal législatif leur permettant de réprimer les actes de torture. Mais, dans la mesure où ces violations des droits de l’homme résultent d’une politique décidée ou pour le moins tolérée au plus haut niveau et impliquent de nombreux représentants de l’État à tous les échelons de la hiérarchie, comment s’étonner que l’existence d’instruments juridiques, seraient-ils les plus adaptés, ne pèse pas lourd face à la détermination de tous ces acteurs de ne jamais avoir à répondre de leurs actes ?
De toute façon, rares sont les victimes qui portent plainte ou même acceptent de témoigner des sévices qu’elles ont subis. Devant qui le feraient-elles, quand ceux qui les ont torturés sont eux-mêmes des agents de l’État ? Pourquoi s’y risqueraient-elles, quand elles savent qu’en parlant ou en tentant d’obtenir justice, elles s’exposent, elles et leurs proches, à des représailles, voire à de nouvelles tortures ? Pourquoi s’y risqueraient-elles enfin, quand elles n’ont aucune illusion sur la capacité et l’intention de la justice d’enquêter, d’identifier et encore moins de poursuivre leurs tortionnaires ?
Tôt ou tard, même les plus autoritaires des régimes sont renversés. L’impunité subsiste pourtant. Même longtemps après les faits, l’appareil d’État tend à se protéger et renâcle à engager des poursuites, notamment parce qu’il lui faudrait se heurter à tous ces services d’ordre et de sécurité qui ont participé à la répression et dont de nombreux membres sont encore en poste ou influents. L’omerta et l’esprit de corps ne sont pas de vains mots dans l’armée ou la police de tous les pays. En outre, les victimes qui gardent le courage et la volonté de mener une action judiciaire, à supposer qu’elles réussissent à réunir les preuves nécessaires, butent le plus souvent sur la prescription des faits ou sur des lois d’amnistie hâtivement mises en place au lendemain de la chute des dictatures. Les généraux argentins, l’ex-président péruvien Alberto Fujimori, certains Khmers rouges ou les quelques auteurs de crimes contre l’humanité jugés par divers tribunaux internationaux ad hoc demeurent des exceptions : l’immense majorité de leurs semblables ne sera sans doute jamais inquiétée.
Enquêter sur les violations des droits de l’homme et œuvrer à la condamnation des bourreaux, telles sont les missions des divers mécanismes onusiens de prévention et de lutte contre la torture, dont l’avocate au Barreau de Paris et présidente de la Fédération internationale de l’ACAT, Sylvie Bukhari-de Pontual, analyse l’efficacité. Des procédures comme celle de l’Examen périodique universel (EPU) auquel les États parties doivent se soumettre ou les divers rapports produits par le Rapporteur spécial sur la torture ont contribué à mieux documenter les situations de torture dans de nombreux pays et à adresser des recommandations spécifiques aux États. Si leur impact peut sembler relativement limité, ces mécanismes imposent des obligations d’ordre moral et politique qui ne sont pas sans fondement juridique. Toutefois, il ne s’agit pas de véritables organes juridictionnels, car ils ne disposent pas de pouvoir exécutoire à l’encontre des États.
La déshumanisation des victimes
Cet ouvrage a pour ambition de dresser un constat le plus objectif possible des pratiques tortionnaires. Néanmoins, s’il n’hésite pas à évoquer les diverses méthodes utilisées pour infliger le maximum de douleur, il s’interdit de décrire de façon trop précise le détail des sévices étant donné les risques de voyeurisme liés à de tels récits. « Les insultes, les menaces d’exécution, les coups, les brûlures, les chocs électriques, les simulations de noyade et la suspension dans le vide sont les techniques les plus fréquemment rapportées », indiquons-nous à propos du Chili. La relative froideur de ce genre d’énumération ne doit pas occulter pour autant ni l’extrême violence des tortionnaires, ni l’importance des souffrances endurées, ni les profonds ravages physiques et psychiques causés aux victimes.
Pour bien mesurer l’ampleur de cette brutalité, il importe de rappeler que plusieurs de ces méthodes sont souvent combinées, que les bourreaux ne retiennent pas leurs coups, que toutes les parties du corps sont tour à tour visées, surtout les plus sensibles, et que les agressions sexuelles sont courantes.
De plus, aux tortures physiques sont toujours associées des tortures psychologiques : privations de sommeil, injures, outrages aux valeurs morales et religieuses, simulacres d’exécution… Avec, peut-être au premier rang d’entre elles, le maintien dans une incertitude et une dépendance absolues : une fois arrêtée, coupée du reste du monde, souvent aveuglée par une cagoule, la victime est dépouillée de ses objets personnels, de ses vêtements parfois. Maintenue à l’isolement ou confinée dans une cellule surpeuplée, elle ignore tout de ce qui va lui arriver, de la fréquence et de la durée des séances de torture, du sort de ses proches, de ce qui lui est reproché, de la façon de faire cesser les sévices ou juste d’en voir diminuer l’intensité, parce que les tourments continuent même si elle parle, même si elle obéit.
En même temps, les victimes sont détenues dans des conditions terribles. Les cellules sont minuscules, mal aérées, glaciales ou caniculaires et parfois plongées dans l’obscurité. La nourriture, de mauvaise qualité, est fournie en quantité insuffisante, l’hygiène est lamentable et les soins médicaux, rendus indispensables pour réparer les blessures dues aux coups, ne sont guère dispensés.
Enfin, bien que dans la plupart des cas les tortures aient surtout lieu dans les premières heures qui suivent l’arrestation, elles peuvent se prolonger pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois. Voire pendant toute la durée de l’incarcération.
Après leur libération, si elles ont survécu, les personnes torturées réagissent chacune en fonction de leur singularité. Mais, que leurs blessures physiques soient ou non guéries, qu’elles semblent ou non avoir retrouvé une vie normale, toutes sans exception restent marquées au plus profond d’elles-mêmes par ce qu’elles ont enduré. La torture vise à contraindre des personnes à se plier à la volonté de leurs bourreaux, à briser leur individualité et à leur ôter jusqu’à leur condition d’être humain. Un processus qui s’opère en traquant et révélant les failles et les faiblesses les plus intimes de la victime ; en dénigrant tout ce à quoi elle croit et les valeurs du groupe auquel elle appartient, instillant peu à peu l’idée qu’elle est torturée pour rien ; en lui donnant le sentiment d’avoir cédé et trahi les siens, causant perte d’estime de soi et culpabilité et en réduisant enfin sa personne à un corps hurlant, tremblant, incontinent et violé. Moins qu’un homme, juste un simple morceau de chair. Un processus dont personne ne peut sortir indemne.
Les sociétés démocratiques aussi
Dans sa postface, le philosophe Michel Terestchenko établit une nécessaire distinction entre ces « États tortionnaires » et les régimes démocratiques. Si ces derniers ne sont pas exempts de critiques, loin s’en faut, nous ne saurions « renvoyer dos-à-dos les uns et les autres », ne serait-ce que parce que « dans aucun pays tyrannique, dictatorial ou autoritaire, un rapport, tel que celui-ci, ne pourrait être publié et lu de tous les citoyens ».
Ceci rappelé, dès la conception de cet ouvrage, il nous a semblé indispensable d’inclure un examen de pays reconnus comme démocratiques. Parce qu’aussitôt créée, l’ACAT-France a estimé nécessaire de rester vigilante en ce qui concerne la situation de notre propre pays, parce qu’il est légitime d’être plus exigeant envers les États qui revendiquent leur attachement aux droits de l’homme et parce qu’enfin l’histoire récente ou actuelle a montré qu’aucun d’entre eux ne pouvait se targuer d’une conduite irréprochable en la matière.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, cinq démocraties n’ont pas hésité à employer la torture sur une vaste échelle.
Jusqu’à la mort de Francisco Franco en 1975, l’Espagne était une dictature dans laquelle la torture appartenait à l’arsenal répressif courant. Mais les habitudes ont la vie dure et son usage demeurera fréquent dans le cadre de la lutte antiterroriste menée contre le mouvement séparatiste ETA.
Les États-Unis n’ont cessé d’y avoir recours, que ce soit l’œuvre de leurs forces armées sur leurs divers théâtres d’opération (Corée, Vietnam, Afghanistan, Irak…) ou de leurs services secrets dont les agents, quand ils ne torturaient pas eux-mêmes, ont servi d’instructeurs aux forces de sécurité des nombreux régimes autoritaires qu’ils ont soutenus ou contribué à mettre en place.
La France a bâti un vaste système tortionnaire lors des guerres de décolonisation des années quarante et cinquante (Madagascar, Indochine, Algérie). Dans les années soixante et soixante-dix, certains de ses officiers ont exporté en Amérique latine leur savoir-faire en matière de contre-insurrection.
Israël a toujours largement pratiqué la torture dans le cadre du conflit qui l’oppose aux Palestiniens et a même été l’un des rares pays à en autoriser de fait certaines méthodes.
Le Royaume-Uni enfin a agi de même contre l’IRA pendant la guerre d’Irlande du Nord et ses services secrets ont toujours amplement collaboré avec ceux des États-Unis.
Pour ce qui est de la période actuelle, la situation décrite dans notre rapport précédent n’a pas changé concernant Israël : « Les personnes arrêtées, puis interrogées dans ce cadre [arrestations de Palestiniens suspectés de menacer la sécurité d’Israël] témoignent d’un recours presque systématique à des traitements cruels, inhumains ou dégradants, voire à la torture. »
Même si le Royaume-Uni n’emploie plus la torture sur une grande échelle, la fiche consacrée à ce pays atteste que les pratiques de certains de ses militaires en Irak et en Afghanistan font l’objet de doutes importants. Elle met surtout en évidence que la coopération continue de ses services secrets avec ceux des États-Unis, notamment dans le cadre des restitutions extraordinaires, a pu conduire certains agents du MI6 à participer « à des transferts illégaux de terroristes présumés dans des pays tiers et à des séances d’interrogatoire renforcé et de torture ».
Quant aux États-Unis, si l’administration Obama a officiellement renoncé à l’usage de la torture, elle n’a pas réussi à fermer Guantánamo comme elle s’y était engagée et a amplifié une politique d’assassinats ciblés au moyen de drones. En outre, rien ne permet d’affirmer que les pratiques usuelles de ses services secrets se sont améliorées. De même, et c’est l’un des sujets principaux de la fiche sur ce pays, les conditions de vie imposées aux détenus des prisons de sécurité maximale sont constitutives de torture.
Pour la quasi-totalité des autres pays démocratiques, nos inquiétudes portent en particulier sur les renvois dangereux de demandeurs d’asile vers des pays où ils risquent d’être torturés, sur les nombreux cas d’usage excessif de la force par les unités en charge du maintien de l’ordre, ainsi que sur les mauvaises conditions de détention dans la plupart des lieux privatifs de liberté (surpeuplement, recours à l’isolement, vétusté des locaux ou déshumanisation des prisons modernes). Toutes situations depuis longtemps dénoncées sans que nous puissions constater de réels progrès.
Enfin, pour clore ce chapitre consacré aux démocraties, remarquons que sur le plan de l’impunité réservée aux tortionnaires ou à leurs chefs, militaires ou politiques, leur comportement s’apparente à celui des États autoritaires. Mêmes dénégations, mêmes oppositions du secret-défense et absence d’enquêtes, mêmes invocations de l’honneur de l’armée, mêmes lois d’amnistie. La guerre d’Algérie n’a donné lieu à aucun procès et les exactions commises à Abou Ghraïb se sont seulement soldées par la condamnation de quelques lampistes.
La torture en chacun de nous
Un système tortionnaire ne surgit pas du néant. La seule volonté de quelques tyrans et la terreur qu’ils inspirent ne suffisent pas à rendre compte des raisons pour lesquelles dans tant de pays, tant de personnes puissent prendre part à des crimes censés révolter chacun d’entre nous.
Combattre la torture, c’est aussi comprendre les mécanismes individuels qui permettent son apparition. Cela suppose donc de nous interroger sur les impératifs moraux qui fondent notre refus absolu de la torture, qu’ils soient philosophiques pour la criminologue Sandra Lehalle ou ancrés dans la tradition et l’invention chrétiennes pour le philosophe Olivier Abel.
Depuis les travaux d’Hannah Arendt en particulier, nous savons qu’il existe une « banalité du mal ». Les bourreaux ne sont pas des pervers psychopathes mais des hommes ordinaires. Des êtres humains qui, dans des circonstances spéciales, pourront être manipulés au point de convertir en violence réelle ce besoin de faire souffrir l’autre qui sommeille au plus profond de nous. Et s’il fallait une preuve de l’existence de ces pulsions, sans doute pourrions-nous la trouver dans la fascination morbide exercée par la torture, nombre d’entre nous pouvant être attirés, troublés, par le récit des sévices, par les représentations des tourments infernaux des damnés ou par celles d’un saint Sébastien percé de flèches. Le romancier Jérôme Ferrari s’efforce ainsi de concevoir les raisons pour lesquelles des militaires, ayant eux-mêmes subi la torture, peuvent à leur tour se transformer en bourreaux, juste en pensant faire correctement leur travail. « Si la torture semblait spontanément horrible à tout le monde, elle ne serait pas pratiquée. Pour que cela marche, elle doit apparaître d’une manière ou d’une autre avec le masque du Bien. »
Mais ces ressorts psychologiques individuels ne sont pas suffisants pour expliquer la formation de systèmes tortionnaires. Il faut qu’existent aussi des ressorts collectifs, une sorte de terreau favorable à leur développement.
En 2000, un sondage a estimé qu’un Français sur quatre jugeait la torture acceptable dans certains cas. Qu’en serait-il aujourd’hui, après le 11 septembre et des années de propagande en faveur de l’utilisation de « techniques d’interrogatoire renforcé » dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ? Sandra Lehalle revient sur ce débat récurrent en démontant la fable du « scénario de la bombe à retardement », ultime argument des zélateurs de la torture.
Par ailleurs, la logique punitive qui domine dans le traitement de la délinquance est largement approuvée par les opinions publiques, comme nous l’évoquions à propos du sort réservé aux droits communs.
Si la torture demeure si souvent une méthode d’investigation et si les conditions d’incarcération restent aussi désastreuses, c’est parce que deux idées demeurent profondément enracinées dans l’inconscient collectif.
La première fait de l’aveu la reine des preuves, une forme de rédemption pour l’accusé et la condition nécessaire et suffisante pour clore une enquête. Pourquoi chercher plus loin, lorsqu’un suspect a avoué ? Qui irait s’accuser d’un crime qu’il n’a pas commis ?
La seconde idée, c’est qu’au fond les coupables ne reçoivent ainsi que le juste châtiment de leurs actes. Ce n’est donc pas bien grave qu’ils soient tabassés par les policiers parce qu’ils refusent de faire des aveux. Et tant pis pour la présomption d’innocence ou le fait que l’on reconnaît n’importe quoi pour mettre un terme aux tortures. Plus tard, lorsqu’ils auront été condamnés, ils ne devront pas seulement être privés de liberté, encore moins préparés à la recouvrer, ils devront aussi souffrir dans leur chair. Comme un lointain écho des châtiments corporels autrefois infligés aux délinquants. Pourtant Olivier Abel montre comment « la logique chrétienne réside dans le refus de cette vision pénale du mal comme punition, nécessaire à l’ordre du monde ».
De plus, la persistance de phénomènes comme ceux de la maltraitance des enfants et des violences faites aux femmes laisse entrevoir une forme de complaisance sociale vis-à-vis des brutalités les plus extrêmes. En effet, ces pratiques largement répandues ne sont pas combattues à la mesure de la gravité de faits comparables à de la torture et ce, en dépit de leur condamnation officielle.
Enfin, ce sont sans doute le rejet de l’autre et la peur de celui qui est différent qui constituent l’une des principales couches de ce terreau favorable à la torture. Il n’est pas facile de torturer un homme tant que vous le considérez comme votre semblable. Torturer quelqu’un, nous l’avons vu, revient à le priver de son humanité. Mais ce n’est là que l’aboutissement d’une déshumanisation préalable et nécessaire à l’accomplissement de ces actes monstrueux. S’il est bien un phénomène constitutif de la torture, c’est le fait que les bourreaux considèrent leurs victimes comme moins humaines qu’eux. Et nombreuses sont les raisons qui poussent à les classer dans la catégorie des sous-hommes à l’encontre desquels tout est permis, sans plus avoir à respecter un quelconque interdit moral. Il suffit de ne pas avoir la bonne couleur de peau, de ne pas prier le même Dieu, de ne pas penser correctement, de ne pas appartenir à la bonne ethnie, d’être homosexuel… Surfant sur un racisme ordinaire et trop bien partagé, nombre de gouvernements instrumentalisent la crainte de celui qui ne nous ressemble pas tout à fait. Ils savent en faire un bouc émissaire idéal, propre à être catalogué comme un « ennemi du peuple » qu’il convient d’éradiquer, soi-disant au nom du « bien commun ». Dès lors, les membres de ces minorités deviennent tous susceptibles d’être considérés comme collectivement responsables des crimes attribués, à tort ou à raison, à certains d’entre eux.
Quel espoir ?
Si l’ambition de ce rapport est d’apporter une contribution à la connaissance de l’état de ce Monde tortionnaire et de fournir des clefs pour comprendre la complexité du phénomène, il a aussi pour vocation de rappeler que nous ne pouvons nous satisfaire de vivre dans un monde où tant de pays recourent à la torture et surtout de rappeler que nous avons raison d’espérer. Peut-être pas que la torture disparaisse de la surface de la terre, mais à tout le moins que le nombre de ses victimes baisse fortement.
Cette année, le Printemps arabe nous a encore prouvé que des hommes pouvaient se lever et balayer ceux qui les oppressent. Rien n’est joué, nous le savons, et en ce moment même en Syrie, en Chine ou en Ouzbékistan, nombre de ceux qui osent dire « non » paient leur audace avec leur sang ou leur liberté. À nous de faire savoir, de protester massivement, d’accueillir les demandeurs d’asile, d’œuvrer à la création et au renforcement de mécanismes de prévention, d’exiger des procès… Bref de faire notre travail. À nous d’être à la hauteur de leur courage.

Jean-Étienne de Linares est délégué général de l’ACAT-France.